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TDAH et "Cécité temporelle"

  • 6 août
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 11 août

TDAH et "Cécité temporelle" : que dit vraiment la recherche ?


  • "Je n’ai pas vu le temps passer. "

  • "Je pensais que j’avais largement le temps. "

  • "Une heure ? J’aurais dit vingt minutes. "

  • "Je sais que je dois partir à 14 heures, mais à 13 h 50, j’ai encore l’impression d’avoir le temps de faire autre chose. "


Ces situations sont familières à de nombreuses personnes vivant avec un TDAH.


Sur les réseaux sociaux et dans les contenus consacrés au TDAH, une expression revient d’ailleurs régulièrement pour les expliquer : la “time blindness”, que l’on pourrait traduire par « cécité temporelle ». L’expression est parlante. Elle donne l’impression de mettre immédiatement des mots sur une expérience parfois difficile à expliquer : celle d’un temps qui semble échapper, accélérer, ralentir ou devenir difficile à anticiper.


Mais existe-t-il réellement une « cécité au temps » propre au TDAH ?


Et surtout : que dit réellement la recherche scientifique sur la perception du temps dans le TDAH ?


La réponse est plus nuancée qu’il n’y paraît.


La "cécité temporelle" : une expression utile, mais pas un diagnostic


Première précision importante : la "time blindness" n’est pas, en elle-même, un critère diagnostique du TDAH.

Dans la littérature scientifique, les chercheurs parlent davantage de perception temporelle, de traitement temporel, d’estimation du temps, de reproduction de durées ou encore de gestion du temps.

Cette distinction est importante. Car dire qu’une personne est "aveugle au temps" pourrait laisser penser qu’il existe une seule capacité permettant de percevoir correctement le temps et que celle-ci serait déficitaire chez les personnes avec TDAH.

Or notre rapport au temps est beaucoup plus complexe.



Percevoir le temps : de quoi parle-t-on exactement ?


Lorsque nous disons "avoir la notion du temps", nous mélangeons souvent plusieurs capacités différentes.

Les chercheurs peuvent notamment étudier :


L’estimation temporelle
La personne doit évaluer combien de temps a duré un événement ou une activité.

La reproduction temporelle
Une durée est présentée à la personne, qui doit ensuite essayer de la reproduire.

La production temporelle
On demande à la personne de produire elle-même une durée déterminée, par exemple d’indiquer quand elle pense que 30 secondes se sont écoulées.

La discrimination temporelle
Il s’agit de déterminer si deux durées sont identiques ou laquelle est la plus longue.

Et puis il existe une autre dimension importante dans la vie quotidienne : la gestion du temps.

Prévoir combien de temps prendra une tâche, organiser plusieurs activités, se préparer suffisamment tôt, respecter une échéance ou interrompre une activité pour passer à la suivante mobilise bien davantage que la seule perception d'une durée.

Attention, mémoire de travail, inhibition, planification et autres fonctions exécutives peuvent également intervenir.


C’est précisément pour cette raison qu’il faut être prudent lorsqu’on rassemble toutes les difficultés temporelles sous une seule expression : "cécité au temps".


Alors, les personnes avec TDAH perçoivent-elles le temps différemment ?


La recherche suggère qu’il existe effectivement des différences dans certaines capacités de traitement temporel associées au TDAH.

Une méta-analyse portant sur 27 études et comprenant 1 620 enfants et adolescents avec TDAH et 1 249 participants contrôles a notamment mis en évidence des performances temporelles moins précises et moins exactes chez les jeunes avec TDAH.

Les auteurs ont également observé une tendance plus importante à surestimer certaines durées.

Ces résultats soutiennent donc l’existence de difficultés de traitement temporel dans le TDAH chez l’enfant et l’adolescent.

Mais cela ne signifie pas pour autant que toutes les personnes avec TDAH présentent les mêmes difficultés, ni que toutes les dimensions du temps sont affectées de la même manière.

Et lorsque l’on s’intéresse aux adultes, la situation devient encore plus intéressante..


Chez l’adulte, les résultats sont beaucoup moins simples


En 2023, Christian Mette a publié une revue consacrée spécifiquement aux recherches réalisées au cours de la décennie précédente sur la perception temporelle chez les adultes avec TDAH.

Premier constat : les études sont encore peu nombreuses. Les travaux disponibles portent principalement sur l’estimation du temps, la reproduction de durées et la gestion du temps. Certaines études mettent en évidence des différences significatives entre adultes avec et sans TDAH. D’autres, en revanche, ne retrouvent pas d’association claire.

Autrement dit, les données disponibles ne permettent pas de résumer la situation par une affirmation aussi simple que : "Les personnes avec TDAH ne perçoivent pas correctement le temps. "

Une revue systématique et méta-analyse publiée en 2024 apporte des données supplémentaires en faveur de différences de perception temporelle associées au TDAH.

L’ensemble de ces travaux renforce donc l’intérêt scientifique porté aux mécanismes temporels dans le TDAH, tout en rappelant que nous sommes face à plusieurs processus différents et à une importante variabilité.


Percevoir une durée n’est pas la même chose que gérer son temps


Cette distinction est probablement l’une des plus importantes. Imaginons une personne qui doit quitter son domicile à 8 h 30. Elle sait parfaitement lire l’heure. Elle sait qu’il est 8 h 10. Elle sait également qu’elle doit encore s’habiller, préparer ses affaires, retrouver ses clés et descendre jusqu’à sa voiture. Et pourtant, elle commence à répondre à un message qui lui semble ne devoir prendre que deux minutes. À 8 h 28, elle réalise qu’elle n’est toujours pas prête. Est-ce un problème de perception du temps ? Peut-être en partie.

Mais d’autres processus peuvent également intervenir : estimation de la durée des différentes étapes, mémoire de travail, capacité à maintenir l’objectif en tête, inhibition d’une activité concurrente, planification, changement de tâche ou encore sensibilité aux conséquences différées.

La difficulté vécue dans la vie quotidienne peut donc résulter de l’interaction de plusieurs fonctions cognitives, et pas nécessairement d’une seule « horloge interne » qui fonctionnerait différemment.


Pourquoi a-t-on l’impression que le temps disparaît ?

Il existe également une différence entre mesurer une durée dans une expérience scientifique et vivre le temps dans une situation réelle. Dans un laboratoire, une personne peut être invitée à estimer une durée de quelques secondes. Dans la vie quotidienne, elle doit parfois :


  • se souvenir d’un rendez-vous prévu dans trois jours,

  • anticiper le temps nécessaire pour s’y rendre,

  • interrompre une activité intéressante,

  • commencer à se préparer suffisamment tôt,

  • tenir compte d’un éventuel retard,

  • et garder l’heure du rendez-vous présente à l’esprit pendant qu’elle effectue d’autres tâches.


Ce n’est plus seulement une question de perception temporelle. C’est une véritable orchestration de plusieurs processus cognitifs dans le temps. Et c’est précisément là que les fonctions exécutives prennent toute leur importance.


Et l’"hyperfocus" dans tout ça ?


L’idée selon laquelle une personne avec TDAH pourrait être tellement absorbée par une activité qu’elle "perd complètement la notion du temps" est également très présente dans les témoignages et sur les réseaux sociaux. Cette expérience peut effectivement être rapportée par certaines personnes. Mais là encore, il faut distinguer l’expérience subjective de ce qui a été précisément démontré expérimentalement. Être fortement absorbé par une activité, avoir des difficultés à déplacer son attention ou à interrompre une activité particulièrement stimulante ne signifie pas nécessairement qu’un mécanisme unique de perception temporelle s’est arrêté. L’expression "hyperfocus" elle-même recouvre encore des réalités qui font l’objet de discussions et de recherches. Il est donc préférable d’éviter une équation trop rapide : TDAH + hyperfocus = perte de la notion du temps. La réalité est probablement plus complexe.


Une même difficulté apparente peut avoir plusieurs origines


Deux personnes peuvent arriver en retard pour des raisons complètement différentes. La première sous-estime systématiquement le temps nécessaire pour se préparer. La seconde estime correctement ce temps, mais commence trop tard. Une troisième commence à l’heure, mais se laisse interrompre par plusieurs activités. Une quatrième sait exactement ce qu’elle devrait faire, mais éprouve des difficultés à interrompre ce qu’elle est en train de faire. Une cinquième oublie momentanément l’heure du rendez-vous lorsqu’elle est engagée dans une autre tâche. Le résultat visible est identique :


elles arrivent en retard.


Mais le mécanisme sous-jacent ne l’est pas nécessairement. Cette distinction est fondamentale lorsqu’on cherche des stratégies efficaces.



Plutôt que demander "avez-vous une time blindness ?"


Une question peut être beaucoup plus utile : "À quel moment votre gestion du temps devient-elle difficile ? "


Est-ce difficile de :


  • estimer combien de temps prendra une tâche ?

  • sentir le temps passer lorsque vous êtes occupé ?

  • anticiper une échéance ?

  • commencer suffisamment tôt ?

  • interrompre une activité ?

  • passer d’une activité à une autre ?

  • garder une échéance présente à l’esprit ?

  • décomposer mentalement toutes les étapes nécessaires avant de partir ?


Cette manière d’explorer la difficulté permet de passer d’une étiquette générale à une compréhension beaucoup plus individualisée du fonctionnement de la personne.

Et cette compréhension ouvre ensuite la voie à des stratégies beaucoup plus pertinentes.


TDAH et cécité temporelle : perception et gestion du temps
TDAH et cécité temporelle : perception et gestion du temps

Ce que la recherche nous invite finalement à retenir


Les difficultés liées au temps dans le TDAH sont bien documentées et méritent d’être prises au sérieux.

Les recherches mettent en évidence des différences dans certaines dimensions du traitement temporel, particulièrement chez les enfants et les adolescents. Chez l’adulte, les données disponibles sont encore moins nombreuses et les résultats ne sont pas uniformes. Surtout, perception du temps et gestion du temps ne doivent pas être confondues. Gérer son temps dans la vie quotidienne implique une combinaison complexe de capacités : percevoir et estimer des durées, anticiper, planifier, maintenir un objectif en mémoire, inhiber certaines actions et passer d’une activité à une autre.

L’expression "cécité temporelle" peut donc être utile pour mettre des mots sur une expérience.

Mais elle devient problématique lorsqu’elle donne l’impression d’expliquer à elle seule toutes les difficultés temporelles rencontrées dans le TDAH.


En conclusion


"Je n’ai pas vu le temps passer" peut décrire une expérience parfaitement réelle.

La recherche nous invite cependant à poser une deuxième question :


qu’est-ce qui, précisément, a rendu le temps difficile à percevoir, anticiper ou gérer dans cette situation ?


Car derrière une même difficulté peuvent se cacher des mécanismes différents. Et comprendre ces mécanismes est souvent beaucoup plus utile que de leur attribuer une seule étiquette.

Le défi n’est donc peut-être pas simplement de rendre le temps "visible". Il consiste aussi à comprendre comment cette personne, dans cette situation précise, parvient — ou ne parvient pas — à organiser son comportement dans le temps. C’est à partir de cette compréhension que peuvent être construites des stratégies réellement adaptées.


Les outils s’apprennent.

Le TDAH se comprend.

La posture se travaille.

L’expertise se construit.


TDAH EC


Références scientifiques

Mette, C. (2023). Time Perception in Adult ADHD: Findings from a Decade—A Review. International Journal of Environmental Research and Public Health, 20(4), 3098. doi: 10.3390/ijerph20043098.

Metcalfe, K. B., McFeaters, C. D., & Voyer, D. (2024). Time-Perception Deficits in Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder: A Systematic Review and Meta-Analysis. Developmental Neuropsychology, 49(1), 1–24. doi: 10.1080/87565641.2023.2293712.

Zheng, Q., Wang, X., Chiu, K. Y., & Shum, K. K. M. (2022). Time Perception Deficits in Children and Adolescents with ADHD: A Meta-analysis. Journal of Attention Disorders, 26(2), 267–281. doi: 10.1177/1087054720978557.

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